Nouvelles influences

7 janvier 2024
Lecture dans une médiathèque

Elles sont blogueuses, booktokeuses ou bookstagrameuses, publient sur Internet leurs coups de cœur littéraires à grand renfort de photos mises en scène avec soin. Ces critiques d’un nouveau genre œuvrent avec leurs contraintes – une passion prenante, permettant de recevoir des livres envoyés en service de presse, mais pas d’en vivre – et développent des communautés de suiveurs tapant dans l’œil des maisons d’éditions, toujours en quête de visibilité pour leurs auteurs dans un secteur ultra concurrentiel.

Rencontre avec des passionnées

Caroline Noel s’est lancé avec carobookine.com il y a 7 ans, avec "l’envie de partager sa passion." Elle vit alors à Mulhouse et trouve très rapidement une audience. 

 

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Caroline Noel

"Je me suis attachée à créer des rendez-vous, en vrai, afin de rencontrer les gens qui suivent mes chroniques : café littéraire, book club mais aussi animations de rencontres avec des écrivains dans des médiathèques ou librairies."

Caroline Noel

Créer une communauté

 

Depuis un an et demi, elle a traversé la France pour s’installer à Nantes. Il lui a fallu recommencer à zéro pour recréer des liens avec les salons, les bibliothèques et s’insérer dans de nouveaux réseaux. Mais paradoxalement, elle a étendu ses fidèles à la Loire-Atlantique, là où ils étaient nombreux à être alsaciens auparavant. "Ceux qui nous lisent aiment aussi savoir que nous sommes proches d’eux. Ce qui nous réunit c’est l’échange et le partage de l’amour des livres", poursuit-elle avec l’enthousiasme qui la caractérise. 

Caroline Noel
Caroline Noel

Même ferveur pour les mots chez Isabelle Arnould qui dévore un livre tous les deux jours ! La Strasbourgeoise s’est lancé sur Instagram voilà deux ans, à la mort de sa grand-mère : "C’est la personne qui m’a le plus apporté en termes d’art et de littérature depuis toute petite. À sa disparition j’ai eu le besoin irrépressible de faire quelque chose de mes lectures, de transmettre à mon tour. La littérature n’a d’ailleurs d’autre sens que dans le partage de ce qui nous touche." Avec plus de 1 340 suiveurs, celle qui se présente avec humour comme "blonde littéraire et lectrice addict", chronique absolument tout ce qu’elle lit. 

"Les bookstagrameurs sont plus frileux quand ils n’aiment pas un livre. Moi je ne m’interdis pas la critique même si je ne suis pas du genre à dézinguer comme dans Le Masque et la plume ! Je n’aime pas la pression d’avoir reçu un livre non demandé, me sentir obligé d’écrire. Honnêtement, j’éprouve d’ailleurs plus de difficulté à en dire du mal." Une vraie différence avec la presse spécialisée que partage Carobookine, qui se voit comme "une contributrice au soutien d’écrivains." Pour "donner envie de lire", elle ne parle que de ceux qu’elle apprécie. Avec son appétence particulière pour les premiers romans, cette mère de famille donne de vrais coups de projecteurs – à raison de 7 chroniques par mois – sur des livres aux échos parfois confidentiels dans les journaux. 

"J’aime voir la naissance de nouvelles plumes. Le nombre de sorties en France est dingue. On s’en rend rapidement compte lorsque les maisons d’éditions commencent à nous envoyer des livres en service de presse. J’étais submergée au début !"

Isabelle Arnould

Au point de refuser depuis longtemps ceux qu’elle ne demande pas, sans hésiter à solliciter, à l’inverse, les maisons indépendantes dont elle apprécie particulièrement la ligne éditoriale comme Les Éditions de l’Observatoire, de son auteur fétiche Thibault Bérard. La jeune femme refuse pour autant toute proposition de publicité sur ses réseaux (son compte Instagram a quelque 5 600 followers et son blog a une moyenne de 7 000 visiteurs par mois). "Je veux que ce que je partage avec mon écriture demeure un passe-temps. La littérature peut paraître élitiste, les bibliothèques poussiéreuses, nous sommes ce qui réunit tout cela avec un coup de peps en mettant en avant des citations, trois choses à retenir d’un livre." Les lectorats de ses diverses plateformes divergent : Instagram réunit des personnes plus jeunes, Facebook récolte les réactions les plus nombreuses et le blog agrège les lecteurs les plus proches et fidèles.

Isabelle Arnaould
Isabelle Arnould

Effet de mode sous influence

Spécialiste du manga et de la culture asiatique, Fabrice Dunis vient de déménager sa librairie Le Camphrier dans un espace de 300 m2, place Kléber. L’ancien espace, à côté des Halles, devient Escapade, dédiée à la jeunesse, la romance, la fantasy et la SF. Il observe que le phénomène des critiques amateurs est "relativement nouveau dans le manga, dont le média principal a longtemps été YouTube, là où étaient les lecteurs. Instagram et TikTok sont les lieux d’expression privilégiés des fans, quels que soient leurs goûts. Chacun y est militant pour sa série préférée." Pour lui, les éditeurs sont les principaux responsables de  "l’engouement pour les fans de créer des comptes de fans. Il y a peu de critique, ce sont plutôt des influenceurs que les grandes maisons abreuvent gratuitement de mangas et donc ça se bouscule pour en être !" Quant au ton dominant, il correspond à celui du livre dont on parle.

 "Difficile de faire un TikTok sur Yourcenar déguisé en pingouin. Si la critique dans la presse est sérieuse, c’est que les livres le sont. Chez les influenceurs, les codes bougent très vite, les modes se font et se défont même s’il faut toujours que cela ait l’air amateur et spontanné, même s’il y a des moyens derrière." Au final, il trouve qu’il y a "peu de mise en perspective. Ils recherchent surtout l’identification par proximité de goûts". Cela n’empêchera pas celui qui entend créer un nouveau salon du livre strasbourgeois en 2024 de se mettre sous peu à TikTok "pour prêcher la bonne parole", rigole-t-il avant de résumer : "Nos clients y sont, nous devons y être."

Claudine Jean

Journaliste